Le zombie n’est plus le même

Le zombie, ce n'est plus celui d’avant


Ce que la trilogie sur le parcours professionnel révèle du renversement en cours dans le monde du travail


Il y a une image qui a longtemps circulé sans qu'on la questionne : celui qui change de voie, qui recommence, qui quitte un poste stable pour l'inconnu, celui-là inquiète. On le regarde comme on regarde quelqu'un qui a perdu le fil, voire même la tête. Et pendant ce temps, celui qui reste, immobile, sans y croire depuis longtemps, traverse les années sans qu'on ne s'interroge jamais sur lui. Cette image s'est inversée. Elle ne l'a pas fait bruyamment, elle l'a fait dans les chiffres, dans les politiques publiques, dans la manière dont les recruteurs eux-mêmes en parlent désormais. Le zombie, ce n'est plus celui qui part.

Trois refus, un seul geste

Cet article ferme la trilogie qui racontait la même histoire trois fois. L'ennui au travail, d'abord : ce non-dit qu'on maquille en fatigue plutôt que de l'admettre comme un signal. L'instabilité du parcours, ensuite : cette accumulation d'expériences qu'on somme de se justifier, alors qu'elle est souvent la seule réponse honnête à un désalignement répété. La motivation entrepreneuriale, enfin : cette prise en main qui n'est ni un coup de tête ni une fuite, mais un refus de continuer à jouer un rôle qui ne correspond plus à rien.

Trois formes différentes du même geste : refuser de faire semblant plus longtemps que nécessaire. Ce qui change aujourd'hui, ce n'est pas ce geste ; il a toujours existé. C'est le regard qu'on pose dessus.


Le marché a changé de camp, pas seulement le discours.

Ce n'est plus une posture à défendre en entretien, mais une expérience à assumer avec fierté. Dans son enquête BMO 2026, France Travail affirme accompagner activement les transitions professionnelles et les mobilités intersectorielles, et anticiper les reconversions vers les métiers porteurs (francetravail.org, “Enquête BMO 2026 : France Travail déploie sa stratégie sectorielle”, avril 2026), un engagement institutionnel sur la mobilité qui aurait été impensable à formuler ainsi il y a dix ans, quand changer de secteur relevait encore du parcours à justifier plutôt que du parcours à sécuriser. Et le terrain suit : en 2025, 74% des recruteurs en tension ont accepté des candidats moins expérimentés que prévu, et 63% ont recruté des profils issus d’une formation totalement différente de celle initialement recherchée (France Travail, enquête “Besoins en main-d’œuvre” 2026 — francetravail.fr/candidat/decouvrir-le-marche-du-travail/besoins-en-main-doeuvre.html). Le skills-first hiring (recruter sur la compétence démontrée plutôt que sur le parcours attendu) n’est plus un discours de tribune, c’est une pratique qui s’installe dans les processus concrets de sélection.

Côté salariés, une enquête Centre Inffo publiée en 2025 constate que la reconversion professionnelle s’est banalisée dans les mentalités, même si elle reste freinée en pratique par des obstacles concrets : financement, accompagnement, prise de risque (centre-inffo.fr, “Reconversion professionnelle : entrée dans les mœurs mais beaucoup d’obstacles en pratique”, 2025). Ce n’est plus une minorité en rupture qui s’y projette. C’est devenu une trajectoire qu’on envisage sans avoir à s’en excuser.



On ne juge plus la trajectoire à sa rectitude, mais à ce qu'elle a permis d'apprendre.

Ce qu'un employeur y gagne

C'est le point que le premier article de cette série avait déjà effleuré, à propos de ceux qui reviennent vers le salariat après avoir porté un projet seuls : le non-linéaire n'est pas un problème à excuser, c'est une compétence à lire correctement. Quelqu'un qui a changé de secteur a dû, à chaque bascule, retraduire ce qu'il savait faire dans un langage que son nouvel environnement pouvait comprendre. C'est exactement la compétence qu'on demande aujourd'hui à un collaborateur transverse, à quelqu'un qui doit parler à la fois à la finance et à l'opérationnel, au terrain et à la direction.

Recruter un parcours linéaire, c'est recruter quelqu'un qui n'a jamais eu à se réexpliquer. Recruter un parcours qui a bifurqué, c'est recruter quelqu'un qui sait déjà faire l'effort de traduction, et qui ne le découvrira pas en poste, à vos frais.

Ce que ça change, concrètement, pour qui cherche encore sa place

Rien de tout cela n’efface la difficulté réelle d’expliquer une trajectoire non-linéaire face à un recruteur qui, individuellement, peut rester attaché à l’ancienne grille de lecture. Le changement de norme collective ne garantit pas que chaque interlocuteur l'ait intégré, mais il change le rapport de force sur le fond : on n'a plus à s'excuser d'un parcours qui bouge, on a à le raconter clairement : ce qu'il a appris, ce qu'il a permis de construire, où il mène maintenant. La discipline n'est plus de rester droit et de subir. Elle est de savoir dire pourquoi on a tourné et de trouver, en face, une entreprise émancipée d’une définition de la carrière qu’elle n’a pas encore remise à jour, capable de lire cette mobilité comme un atout plutôt que comme une anomalie à sonder. Cette réticence, lorsqu'elle existe encore, s'inscrit surtout dans une conception de la carrière qui évolue. Les frontières entre salariat et entrepreneuriat n'ont jamais été aussi poreuses : on crée, on rejoint une entreprise, on repart, on conseille, on revient. Les organisations elles-mêmes fonctionnent davantage en réseaux, avec des équipes plus transversales, des expertises externes et des parcours de plus en plus hybrides. Dans ce contexte, l'expérience entrepreneuriale cesse progressivement d'être une parenthèse à justifier pour devenir une expérience professionnelle parmi d'autres : singulière, exigeante et riche d'enseignements

À ceux qui referment cette trilogie en se demandant s'ils doivent encore justifier d'avoir bifurqué, tenté, recommencé : non. Il n'y a rien à se reprocher dans le fait d'avoir osé, ni l'ennui qu'on a refusé de taire, ni l'instabilité qu'on a préféré assumer, ni le projet qu'on a porté seul, même lorsqu'il n'a pas abouti. Soyez fiers d'avoir tenté. Les parcours professionnels ne s'écrivent plus uniquement en ligne droite, et le marché commence, lui aussi, à reconnaître la valeur de celles et ceux qui ont appris à avancer autrement. L'avenir n'opposera sans doute plus salariés et entrepreneurs. Il sera celui d'un marché des compétences, où l'expérience sera évaluée pour ce qu'elle apporte plutôt que pour la structure dans laquelle elle s'est construite. 


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Et vous : la dernière fois qu'on vous a demandé de justifier un changement de cap, qu'auriez-vous aimé répondre … et qu'avez-vous fini par dire à la place ? Racontez-le par message privé via ce site ou en commentaire sous cet article sur LinkedIn.


Carrière
— vient du latin populaire carraria (via), littéralement « voie pour les chars », dérivé de carrus, « char ». À l'origine, le mot ne désignait pas un parcours de vie mais une route tracée, construite pour qu'un véhicule y roule droit, sans dévier. Le sens figuré — la suite des étapes d'une vie professionnelle — n'apparaît qu'au XIXe siècle, hérité tout droit de cette idée de trajectoire rectiligne. Le mot porte encore, dans son étymologie, l'exigence qu'on est justement en train d'abandonner : rouler droit, sans quitter la voie. (CNRTL, Dictionnaire de l'Académie française, Littré)
→ À noter : en français, il existe un autre mot “carrière” : celui où l’on extrait de la pierre. Celui-ci n’a pas la même origine. Il vient du latin populaire quadraria, qui désignait un lieu où l’on taillait des pierres de forme carrée. Les deux mots sont devenus homonymes en français, mais leurs étymologies sont distinctes.  



Le marché du travail évolue déjà

Quelques indicateurs montrent que les trajectoires professionnelles se diversifient et que les frontières entre salariat et entrepreneuriat deviennent plus poreuses.

  • La création d'entreprise atteint des niveaux records. En 2025, la France a enregistré 1 165 800 créations d'entreprises, un nouveau record. Les immatriculations sous le régime de la micro-entreprise représentent désormais la majorité de ces créations, signe que l'activité indépendante s'est durablement installée dans le paysage professionnel français.

    (Source: Insee)

  • Le régime de la micro-entreprise s'est imposé comme une modalité ordinaire de l'activité professionnelle. Il est aujourd'hui utilisé par des profils très variés, dans des métiers qualifiés comme dans des activités artisanales ou commerciales. Pour beaucoup, il constitue une étape, un complément ou une alternance au salariat plutôt qu'un choix définitif.

    (Source : lemonde)

  • Les modes de collaboration se diversifient également. Les entreprises font plus fréquemment appel à des compétences externes, qu'il s'agisse de missions ponctuelles, d'expertise spécialisée ou de management de transition. Cette évolution contribue à estomper les frontières traditionnelles entre emploi salarié et activité indépendante.

    (Source: lemonde)

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