L’entrepreneuriat
Le parcours professionnel - l’entrepreneuriat
À son compte … à rebours : une réflexion différente sur la motivation de se mettre à son compte.
Créer son entreprise : un détour ou une étape du parcours professionnel ?
On l’a tous déjà entendu : « elle/il s'est mis à son compte ».
Trois mots, posés comme un aveu. Comme s'il fallait justifier d'avoir cessé de compter pour quelqu'un d'autre, sur quelqu’un d’autre. Voici la motivation entrepreneuriale telle qu'on la juge, telle qu'on la chronomètre, et telle qu'elle pourrait être lue autrement - ce troisième volet qui suit les deux premiers dans la série du parcours professionnel : après l'ennui qu'on refuse de voir comme un signal et l'instabilité qu'on refuse de voir comme une cohérence.
Se mettre à son compte, ou : refuser un désalignement de plus
Contrairement à une idée largement répandue, beaucoup de créateurs d’entreprise n’ont jamais rêvé d’être entrepreneurs. Ils cherchaient avant tout une autre manière de travailler.
Personne ne quitte un poste stable pour « le risque ». Le risque, en soi, n'attire pas ; il pimente l’aventure du parcours entrepreneurial. Ce qui pousse à se mettre à son compte, dans l'immense majorité des cas, c'est la même chose qui traverse les deux premiers articles de cette série : un écart devenu trop grand entre ce qu'on est capable de faire et ce qu'on nous autorise à faire — parfois en raison des limites d’un système établi, parfois en raison d’un besoin de maîtrise du risque du côté de l’entreprise. L'ennui non résolu, l'instabilité mal comprise, finissent souvent par converger vers la même issue — non pas la fuite, mais la prise en main.
Entreprendre n'est pas un coup de tête ni un supplément d'ego. C'est une réponse à une question qui n’a pas trouvé sa place dans son système actuel : si cette personne rêvait en grand (c'est-à-dire se projetait pleinement et entièrement avec nous dans l’avenir), que ferait-elle — pour nous, avec nous ?
Aujourd’hui, le parcours professionnel est le plus souvent lu comme une succession de décisions. Or, il est aussi le résultat de rencontres, de contraintes, d’essais, d’erreurs, de contextes et d’évolutions personnelles. Les trous d’un CV racontent souvent davantage qu’un parcours impeccable, sans faux pas.
Deux visions de l’entrepreneuriat
1 - Une réussite qui ne se mesure pas toujours en millions
Lorsque l’on parle d’entrepreneuriat, l’imaginaire collectif se tourne volontiers vers les levées de fonds, les start-up, la croissance rapide ou les success stories à plusieurs millions d’euros. Ces parcours existent. Ils jouent un rôle important dans l’innovation et l’économie.
Mais ils ne représentent qu’une partie de la réalité.
Chaque année, des centaines de milliers de personnes créent une activité beaucoup plus modeste. Consultant indépendant, prestataire de service, artisan, traducteur, créateur, formateur, commerçant, professionnel du tourisme … Leur objectif n’est pas nécessairement de bâtir une grande entreprise.
Ils cherchent souvent à construire un cadre de travail qui corresponde davantage à leurs compétences, à leurs contraintes ou à leurs aspirations.
Pour certains, entreprendre est un projet. Pour d’autres, c’est une solution.
2 - L’administration poursuit une autre logique
Les statistiques sur la création d’entreprise sont souvent résumées à leur taux de survie. En France, environ sept entreprises sur dix sont encore actives trois ans après leur création, avec des écarts importants selon le secteur d’activité. Les entreprises employant des salariés dès leur création affichent généralement des taux de pérennité plus élevés que les activités individuelles. Les micro-entreprises, quant à elles, connaissent des trajectoires beaucoup plus diverses: ce taux tombe à environ 60% et à peine un tiers survit neuf ans. L'écart n'est pas un hasard : il traduit surtout une différence de moyens de départ et de projet, pas une différence de mérite ou de sérieux.
Ces chiffres sont alors utiles, mais ils racontent rarement toute l’histoire.
Les statistiques enregistrent la naissance et la disparition des entreprises, mais elles ne racontent pas ce qui arrive aux personnes ni aux projets. Une entreprise peut cesser d'exister parce que son fondateur retrouve un emploi plus favorable, parce qu'elle est vendue, absorbée, transformée en une structure plus adaptée ou simplement parce qu'elle a rempli le rôle pour lequel elle avait été créée.
Ces chiffres rappellent une chose simple : la réussite ne dépend pas uniquement de la qualité d'une idée, ni de l'engagement de l'entrepreneur. Les moyens disponibles au départ et le cadre dans lequel on entreprend pèsent souvent très lourd. Cela invite à être moins prompt à juger celui qui a tenté sa chance en micro-entreprise, et plus attentif aux conditions dans lesquelles il a lancé son activité.
La réussite entrepreneuriale ne se résume pas toujours au chiffre d’affaires ou au nombre de salariés. Pour beaucoup, elle consiste à retrouver de l’autonomie, exercer un métier différemment, comptabiliser une passion qui n’est pas vraiment un métier, ou créer un équilibre durable.
Deux ans, zéro euro, radiation
Voici l'endroit où la motivation individuelle croise la logique administrative. Depuis peu, la règle est claire et strictement appliquée : une micro-entreprise qui déclare un chiffre d'affaires nul pendant vingt-quatre mois consécutifs est radiée d'office. Pas de procédure contradictoire, pas de négociation. Un courrier, un mois pour réagir, puis c'est fini. La loi ne punit pas l'échec : elle punit la durée.
Le problème, c’est que « rien facturé depuis deux ans » et « projet mort » ne veulent pas dire la même chose. Un seuil administratif peut considérer une absence prolongée de chiffre d’affaires comme un signe d’inactivité, alors que certaines activités sont encore en phase de construction.Il faut parfois longtemps pour bâtir une relation de confiance, un réseau, une preuve de concept, une audience, voire même l’objet ou lui trouver son marché. À ce stade, l’absence de facture ne signifie pas nécessairement l’absence de projet. Ce n'est pas de la paresse, ni de l'échec déguisé, c'est la durée réelle de certaines graines. On ne juge pas un chêne à sa pousse de printemps, pourtant, l'administration n'a qu'un thermomètre : le compte en banque, et deux ans de patience.
Ce n'est pas pour critiquer le procès de l'URSSAF, dont l'objectif — nettoyer des fichiers de coquilles vides — se comprend parfaitement. C'est un constat : le système confond, par nécessité de gestion, » non viable « et » pas encore rentable «. Et cette confusion se répercute ensuite sur la manière dont la société entière lit un parcours entrepreneurial arrêté : comme un échec, plutôt que comme une temporalité normale et souvent mal calibrée dès le départ.
Pendant plusieurs années, la création d'entreprise a été encouragée comme une véritable voie de retour à l'activité. Pour de nombreux demandeurs d'emploi, entreprendre représentait une alternative au chômage, mais aussi la possibilité de transformer une compétence en métier ou de préparer une nouvelle étape professionnelle. L'arrivée du régime de l'auto-entrepreneur en France, en 2009, a largement contribué à cet essor.
Avec le temps, les limites de ce modèle sont apparues. Certaines activités généraient des revenus faibles ou irréguliers, et l'indépendance ne garantissait pas toujours une réelle autonomie financière. Les politiques publiques ont donc progressivement évolué : il ne s'agit plus seulement de favoriser la création d'entreprise, mais d'apprécier sa capacité à assurer une activité économiquement durable.
Cette évolution répond à une logique légitime. Les organismes publics ont la responsabilité de limiter les situations de précarité durable et de veiller à une utilisation efficace des ressources publiques. Dans cette perspective, une activité dont le chiffre d'affaires progresse lentement peut être considérée comme insuffisamment viable.
En revanche, certains modèles économiques s'inscrivent dans un temps plus long. Les activités de conseil, les métiers créatifs, le tourisme, les services spécialisés ou certaines activités artisanales nécessitent parfois plusieurs années pour construire leur clientèle, affiner leur positionnement ou atteindre leur équilibre économique. La viabilité d'un projet ne se mesure donc pas toujours au rythme des indicateurs administratifs.
Celui qui a osé n'est pas mal adapté à l'entreprise
Et si les recruteurs changeaient aussi de regard ?
Le retour vers le salariat après une expérience entrepreneuriale continue trop souvent d'être accueilli avec prudence. Certains y voient un candidat difficile à manager, trop indépendant ou susceptible de repartir rapidement. Or, cette peur parle souvent davantage de l'entreprise qui la ressent que de la personne qu'elle vise : elle révèle une culture qui peine parfois à accueillir l'autonomie, l'initiative ou des parcours moins linéaires.
Pourtant, créer une activité oblige à développer simultanément des compétences que peu de postes permettent d'acquérir en même temps : créer une offre, trouver des clients, gérer un budget, vendre, négocier, communiquer, décider avec peu d'informations, surmonter des obstacles, s'adapter en permanence, apprendre de ses échecs et identifier de nouvelles opportunités.
Même lorsqu'elle reste modeste, une activité indépendante confronte quotidiennement à la réalité économique. Son créateur doit assumer seul des responsabilités que l'entreprise répartit habituellement entre plusieurs fonctions. Il connaît le coût d'un client, d'une erreur, d'un retard ou d'une décision. Il n'a pas besoin qu'on lui explique pourquoi le résultat compte : il l'a vécu.
Dans un environnement où les organisations recherchent davantage d'autonomie, d'agilité et de coopération transversale, cette expérience peut constituer un véritable atout. Les entreprises et structures les plus hiérarchiques continueront naturellement d'exister, mais beaucoup évoluent déjà vers des modèles où la capacité d'initiative et la compréhension globale de l'activité deviennent des qualités recherchées.
Peut-être est-il temps de considérer qu'un ancien entrepreneur ne revient pas nécessairement parce qu'il a échoué ou n’a pas d’autre choix. Il revient parfois parce que son projet a évolué, parce que son environnement a changé ou simplement parce qu'il souhaite ouvrir un nouveau chapitre. Il apporte alors une compréhension plus large du fonctionnement d'une organisation, du travail collectif… et de la valeur qu'il peut désormais mettre au service d'une entreprise.
Les parcours professionnels ne sont plus toujours linéaires. Ils alternent parfois salariat, entrepreneuriat, puis retour en entreprise. Plutôt que d'y voir une instabilité, il est peut-être temps d'y reconnaître une nouvelle forme d'expérience. Recruter quelqu'un qui a osé, ce n'est pas prendre un risque sur sa loyauté. C'est enrichir la vision collective d'une équipe.
Et vous ?
Entreprendre vous a-t-il apporté ce qui vous manquait auparavant ? Quoi, précisément ?
Et vous, recruteurs : qu’est-ce qu’un ancien entrepreneur apporte qu’on ne retrouve pas toujours dans un parcours plus classique ?
"Entreprendre"
— apparaît en français au XIIe siècle avec le sens d'« attaquer », « saisir », « surprendre », avant de prendre son sens actuel de « commencer quelque chose ». Le mot est formé d'entre et de prendre : littéralement, prendre entre ses mains. Il descend du latin prehendere, « saisir, mettre la main sur », lui-même issu d'une racine indo-européenne signifiant « prendre, s'emparer ». Entreprendre n'a donc jamais voulu dire « réussir » — seulement « saisir ce qui se présente, et le tenir ». (Dictionnaire de l'Académie française, CNRTL)*
